Cette fois, c’est non.
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Photo de Nicholas Bartos sur Unsplash |
La technique du bulldozer
Sophie est la directrice de la stratégie chez Fast Forward. Arrivée il y a trois ans pour structurer la croissance, elle est brillante, rapide, et redoutablement logique. Elle est du genre qui maîtrise ses dossiers sur le bout des doigts et qui déteste par-dessus tout perdre du temps en palabres inutiles. Pour elle, une bonne décision est une décision qui est prise, parce que « ce dont le monde a besoin, c’est d’efficacité ».
Ce n’était pas à l’ordre du jour, mais elle décide de présenter en réunion d’associés son plan pour la réorganisation des pôles régionaux.
Face à elle, les autres directeurs associés, mais surtout Marc. Marc, c’est l’associé historique. Celui qui a co-fondé la boîte il y a quinze ans, celui qui incarne « l’âme » de la maison, même s’il est aujourd’hui moins opérationnel.
Pendant que Sophie déroule les termes de son plan, Marc ne regarde pas les chiffres sur l’écran, il a le regard fixé sur la table, les mâchoires serrées. Sous la table, sa jambe est prise d’un tremblement saccadé, incontrôlable, son genou cogne parfois le plateau : un tic nerveux que tout le monde connaît. Le métronome de l’agacement.
Sophie termine confiante : « Donc, comme tout est ok on lance la communication aux équipes lundi. »
« Non. » dit Marc d’une voix blanche mais ferme. « On ne lance rien du tout »
Sophie se fige. « Pardon ?»
Marc la coupe, sec : « Je ne suis pas le bureau de validation, Sophie. Je découvre la moitié des arbitrages sur cette slide. Cette fois c’est non. Et on arrête ici cette réunion »
C’est que Sophie est coutumière du fait. Sophie a progressivement transformé les réunions en chambres d’enregistrement. Elle avance seule, vite, et ne laisse aux associés qu’un rôle de spectateurs, convoqués uniquement pour apposer le tampon final.
Sophie sort de la salle, furieuse : « C’est de l’ego mal placé. Il freine pour exister. Il n’a aucun argument de fond ! »
Marc, lui, s’enferme dans son bureau : « Elle se prend pour qui ? Elle croit qu’elle peut diriger cette boîte seule ? »
Le prix de l’arrêt de la communication
Le projet est arrêté. Tout le temps passé, l’énergie déployée, à la poubelle. Les équipes sont frustrées, elles attendaient beaucoup de la réorganisation que Sophie leur promettait unilatéralement.
Depuis des semaines les deux associés ne se parlent que par équipe interposée.
Une véritable guerre froide s’installe au sommet de FastForward.
Sophie continue d’envoyer des emails factuels, exigeant des validations. Marc l’ignore et se ferme de plus en plus. Il ne sort de son bureau que pour rentrer chez lui.
Les réunions d’associés ont été supprimées, personne ne propose de les relancer.
L’incertitude paralyse l’action. Les équipes sont découragées.
Depuis un mois, deux directeurs régionaux, fatigués de recevoir des ordres contradictoires, commencent discrètement à répondre aux chasseurs de tête. Le climat, jadis dynamique, devient toxique.
On ne travaille plus pour des projets, on choisit son camp.
C’est quand la DRH alerte que le déclic se fait. On ne peut pas rester dans cette impasse. Une médiation est décidée.
En médiation, ce qui compte n’est pas « qui a raison », mais « qu’est ce qui se joue vraiment » ?
Au début de la médiation, Sophie est factuelle. Elle sort ses tableaux Excel, elle prouve par A + B que ses décisions sont les bonnes, qu’elle a tout pensé, tout calculé.
Et le pire ? Marc est d’accord. Il ne conteste ni la stratégie, ni l’intelligence des plans de Sophie.
Alors Sophie ne comprend plus : pourquoi ce blocage ? Pourquoi cette colère?
Quand je me tourne vers Marc, il ne parle pas d’émotion. Il dit que c’est une affaire de principe.
D’un ton posé, presque clinique, il lâche : « J’ai construit cette boîte, je ne suis pas là pour signer en bas des décisions, même si ce sont les meilleures décisions du monde. Sophie se prend pour qui ? »
Qu’est ce qui se joue pour lui ?
Grâce à l’écoute profonde, au questionnement, à la reformulation, Marc verbalise plus précisément ce qui compte vraiment pour lui.
Marc ne parle pas de fond. Il parle de place.
Le conflit ne porte pas sur le résultat, sur les décisions en elles-mêmes. Il porte sur la manière dont les décisions se prennent.
Le piège de l’efficacité : oublier la « justice procédurale »
Sophie a fait ce que font beaucoup de dirigeants : elle a privilégié le fond (la qualité de la décision) en négligeant la forme (le processus de décision).
Or, en matière de dynamique humaine, la forme, c’est le fond.
C’est ce que les chercheurs Tom Tyler et Steven Blader appellent la Justice Procédurale.
Leur étude pose une conclusion contre-intuitive : même si le résultat ne leur est pas favorable, les individus coopèrent davantage quand ils se sentent respectés par la procédure.
À l’inverse, une décision excellente sur le fond, mais prise de manière unilatérale ou excluante, sera vécue comme une injustice majeure.
Pourquoi ? Parce que la procédure envoie un signal symbolique fort sur notre statut dans le groupe.
• Si on me consulte, je compte.
• Si on m’ignore, je suis déclassé.
Ce que Marc a vécu, ce n’est pas un désaccord stratégique. C’est une menace statutaire.
Il a ressenti : « Je ne suis plus important ici. » « On m’instrumentalise. »
Et face à cette menace, le cerveau reptilien réagit par l’attaque ou le blocage, peu importe la qualité du fichier Excel.
Qu’y a-t-il derrière l’apparente guerre d’ego ?
La Communication NonViolente (CNV) nous invite à traduire « ego » par besoin.
En médiation on creuse pour chercher ce qu’il y a derrière les actions, on traduit les reproches en besoins.
Derrière l’attitude de Marc, nous nommons un besoin de reconnaissance et d’appartenance. Il veut voir sa voix compter dans l’entreprise qu’il a fondée.
Derrière l’attitude bulldozer de Sophie, il y a un besoin d’efficacité et mais aussi de reconnaissance. Elle aussi a un besoin urgent et criant de montrer sa valeur dans ce CODIR d’hommes, de prouver sa capacité, pour montrer qu’on avait eu raison de la choisir, de la maintenir à ce poste, sans voir que sa rapidité pouvait insécuriser son associé.
Une fois que cela a été dit, traduit en langage audible, entendu, la tension est retombée.
Il est tentant de balayer les réactions des associés en résumant à une affaire d’orgueil mal placé. Mais le besoin d’exister aux yeux du groupe n’est pas un caprice narcissique, c’est un impératif biologique.
L’être humain est une espèce profondément grégaire. Dans notre histoire évolutive, être exclu du clan signifiait la mort. Nous sommes câblés pour l’appartenance.
Et exister, professionnellement, ce n’est pas seulement avoir un poste. C’est sentir que l’on contribue, que l’on est vu, et que notre voix a un poids dans la direction que prend le collectif.
Quand ce besoin est touché, la relation devient irrationnelle et le collectif en paie le prix.
Lorsque ça se tend au niveau des décisions prises : restaurer la justice du processus
Les travaux de recherche de Tom Tyler et Steven Blader font état de 4 piliers de justice procédurale :
1. La Voix : Ai-je eu la possibilité de m’exprimer avant la prise de décision ?
2. L’Impartialité : La décision s’appuie-t-elle sur des critères objectifs et transparents, appliqués à tous de la même manière (sans favoritisme) ?
3. Le Respect : Ai-je été traité avec considération et dignité, sans mépris ni sarcasme ?
4. La Fiabilité : La personne ou l’institution tient-elle parole ? Agit-elle de façon cohérente dans le temps ?
Quand ces critères sont respectés, le sentiment de confiance augmente et la perception de justice est présente, même si le résultat final n’est pas celui espéré.
En travaillant sur ces quatre piliers, grâce à une écoute profonde, la médiation ne se contente pas de dénouer une crise ponctuelle : elle nomme les failles de la mécanique de décision.
Elle transforme un conflit de personnes en une opportunité de rétablir une procédure décisionnelle pour amener une perception d’équité dans les processus du collectif.
Anne MESSAS
Médiatrice et Avocate
Note sur l’usage de l’IA : Certains articles de cette newsletter sont rédigés avec l’assistance d’outils d’intelligence artificielle (structuration, reformulation, aide à la clarté). Mais les idées, la forme, les situations sont produites, rédigés, travaillés, retravaillés et assumés par une humaine bien réelle : moi.
